[TRAÎTRESSE] Aniélis

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[TRAÎTRESSE] Aniélis

Message par Invité le Mar 5 Fév 2008 - 6:22

Aniélis est née dans la grande cité de Cnossos, phare de la civilisation grecque de l'île de Crète. Sa famille, les Hykti, était puissante et influente ; elle avait de lointaines origines égyptiennes, car c'est de la cité royale de Memphis que, jadis, les fondateurs s'étaient exilés vers la Crète, pour des raisons depuis longtemps oubliées... Ce faisant, la famille avait introduit dans sa nouvelle patrie un culte mystique voué à l'adoration d'une mystérieuse déesse au serpent. Longtemps réprimé, ce culte finit par être adopté par la lignée royale de Cnossos qu'émerveillaient les rites mystérieux observés par ses pratiquants.
L'attachement du roi à ces pratiques eut cependant un prix pour la famille Hykti qui dut s'engager à fournir, à chaque génération, suffisamment de ses filles pour assurer la fonction de desservantes du culte, culte exigeant impliquant la chasteté de ses prêtresses.

Aniélis et sa soeur aînée, Alexiel, furent choisies en leur temps par leurs parents pour assumer cette charge. Dès leur plus jeune âge, respectivement à cinq et sept ans, elles furent arrachées à leur famille pour rejoindre le temple de la déesse, où leur éducation fut entièrement prise en main par leurs aînées, des soeurs de leur père qui avaient jadis connu la même séparation.

Plus de dix ans s'écoulèrent derrière les hauts murs de pierre blanche du temple... Dix ans qui firent des deux enfants deux parfaites exécutantes du culte.

Culte exigeant, certes. Les prêtresses de la déesse au serpent étaient celles qui assuraient le bon déroulement des sacrifices sanglants réclamés par la divinité. Guerrières accomplies, elles devaient y procéder par des danses rituelles alors qu'elles étaient en transe, droguées par des substances étranges émanant de la statue de la déesse. Chacune de ces danses nécessitaient des deux femmes une maîtrise parfaite de ses gestes, car les armes dont elles étaient dotées ne permettaient pas la moindre erreur... L'état extatique dans lequel elles se trouvaient en ces instants rendaient la scène plus spectaculaire encore. C'était à se demander si elles se rendaient compte du danger qu'elles couraient lorsque l'une de leurs lames s'arrêtaient à quelques millimètres de la gorge de l'autre, sans que celle-ci tressaille et montre le moindre signe de crainte.

Pour arriver à un tel résultat, les deux soeurs subirent des entraînements constants, rigoureux et variés. Les exercices de maniement des lames succédaient à ceux purement physiques, tels qu'escalade, course, acrobatie et d'autres encore devant accroître leur souplesse et leur agilité.

Les deux soeurs développèrent, tout au long de ces difficiles années, une affectueuse rivalité qui leur permirent de progresser sans cesse vers l'excellence tout en supportant les rigueurs de leur entraînement. Un jour, cependant, alors qu'elles avaient toutes deux atteint l'adolescence, une de leurs tantes manda Alexiel dans la grande salle abritant la statue du culte. Curieuse de savoir le pourquoi de cette invite, Aniélis, qui venait d'avoir seize ans, se faufila dans l'immense pièce et se dissimula derrière l'une des nombreuses colonnades soutenant la toîture. De là, quoiqu'à une distance respectable des deux femmes qui se trouvaient au pied de la statue, elle ne perdit pas un mot de leur entretien. Leurs voix résonnaient dans le hall...
Un homme était près de sa tante. Sa riche tenue, faite de brocards rouges brodés d'or, ne laissait guère de doute sur son rang. C'était assurément un des membres de la cour du roi.

Voici Pallas, ma nièce. Le roi l'a nommé ambassadeur auprès de la cité d'Athènes. Il désirait te voir.

Me voir, ma tante ? Tu m'intrigues.

Jeune Alexiel, n'en sois point surprise, intervint le dénommé Pallas. Tu es l'avenir de notre culte et, en tant que telle, il est normal que je fasse appelle à toi afin de le représenter auprès des Athéniens. N'en ont-ils pas fait de même, il y a un an, lorsqu'ils sont venus accompagnés de chevaliers défenseurs de leur déesse ? Il était bien temps que nous fassions à notre tour le voyage jusqu'à eux.

Je ne suis jamais partie... Et je ne suis pas la seule à pouvoir représenter notre culte auprès des Athéniens.

Si c'est de ta soeur que tu parles dit sévèrement sa tante tu sais pertinemment qu'elle est trop jeune et manque de maturité pour une telle responsabilité.

Aniélis manqua s'étouffer de rage en entendant ces mots. Trop jeune ! Trop peu mature ! Et pourquoi pas idiote aussi ? Elle valait bien sa soeur et même davantage ! Tout le monde pouvait bien s'extasier devant sa sagesse et sa douceur ; ce n'était pas cela qui faisait les représentants du culte de la déesse au serpent, divinité ardente et sanglante...

Furieuse, la jeune fille courut vers la sortie sans écouter davantage la conversation. Ses pas rapides résonnèrent sur le marbre de la grande salle...

Sa soeur la retrouva quelques heures plus tard dans la cour du temple, où Aniélis s'escrimait à mettre en pièces un mannequin d'entraînement. Elle s'approcha avec prudence de sa petite soeur dont elle connaissait le caractère irascible, s'arrêta à quelques mètres et regarda le mannequin.

Je crois que tu l'as vaincu, petite soeur.

Aniélis la regarda d'un oeil mauvais.

J'ai vu, mais je voulais qu'il n'en reste rien.

Très bien, mets-y le feu tant que tu y es.

Pourquoi pas.

Alexiel soupira. Cette fois, vraisemblablement, la plaisanterie ne suffirait pas à calmer sa soeur.

Je crois que tu nous as entendu, tout à l'heure, dans la grande salle du temple. Je vais partir bientôt.

Oui, j'ai entendu. Aniélis se croisa les bras, l'air accusateur.

Je vais partir plusieurs mois, ma soeur. Plus tard, toi aussi, peut-être...

Oui, c'est ça la coupa Aniélis. Moi aussi, j'irai, quand je serai plus âgée et plus mature.

Sans plus attendre, elle courut vers le temple, laissant sa soeur désemparée. Ah non ! elle ne permettrait pas que celle-ci essaie encore de se justifier !

Les jours précédant le départ d'Alexiel se firent dans une ambiance pesante. Les deux soeurs se croisaient : l'une était l'objet de toutes les attentions, l'autre n'était plus qu'une ombre, un spectre hantant les couloirs du temple. Aniélis finit même, le dernier jour, par manquer les repas qu'elle prenait d'ordinaire avec sa soeur.

L'heure du départ arriva pour Alexiel. Celle-ci la retarda au maximum, douloureusement atteinte par la défection de sa petite soeur qui n'était pas présente dans la cour du temple où l'on avait chargé le mulet portant ses maigres effets.

Attends, ma tante... Encore quelques instants...

Le temps presse, Alexiel. Laisse donc, elle ne viendra pas. C'est une enfant envieuse et jalouse.

Dépitée, Alexiel passa les portes du temple... Elle descendit jusqu'au port de Cnossos, traversant les rues animées de la grande cité, mais son coeur était lourd. Elle n'imaginait pas ainsi un tel départ...

Le bateau de l'ambassadeur Pallas était déjà chargé et une grande animation régnait aux alentours. Alexiel laissa les serviteurs faire monter son mulet sur le navire.

Soudain, une main saisit la sienne... Comme elle se retournait, une silhouette éplorée se jeta dans ses bras.

Pardon ma soeur... Et reviens vite !

Sans qu'elle ait eu le temps de réagir, Alexiel vit la frêle jeune fille la lâcher et se sauver en courant. Un sourire se dessina sur ses lèvres...

Le temps parut long à Aniélis pendant l'absence de sa soeur. Certes, elle en profita pour se perfectionner dans son art, mais il n'y avais plus guère d'adversaire qui fut à sa hauteur.

Quelques mois plus tard, la nouvelle du retour de l'ambassadeur Pallas se répandit dans la cité. L'annonce était d'importance ! Aniélis fut l'une des premières à attendre sur le port l'arrivée du navire, impatiente de revoir sa soeur.

Une foule de serviteurs entourait le bateau pour le décharger. De nombreux coffres remplis de richesses, présents des Athéniens au peuple de Cnossos, furent emmenés sur des mulets, après que la suite de l'ambassadeur soit descendue. Le port était noir de monde venu les accueillir et surtout Pallas.

Bousculée par la foule, Aniélis persista à rester debout sur le quai, même après que les occupants du navire aient tous pris la direction du palais. Nul n'avait pris garde à elle. Alexiel n'était pas descendue... Elle n'était pas revenue...

Aniélis rentra tard au temple, dans la nuit, les traits tirés et les yeux rouges. Sa tante accourut au devant d'elle.

Où étais-tu ? Cela fait des heures que tu aurais dû être rentrée !

Aniélis aurait préféré ignorer cette remontrance, mais elle ne put résister au désir de savoir pourquoi sa soeur n'était pas revenue... Sa tante le savait peut-être ?

J'attendais Alexiel, ma tante.

Celle-ci pâlit. Aniélis remarqua alors seulement qu'elle avait l'air très fatiguée.

Je sais... Elle n'est pas revenue.

Elle prit le bras de sa nièce et marcha avec elle ainsi jusqu'à l'entrée du temple.

Tout a... changé pour elle, ma nièce. Elle a quitté la voie de notre déesse. C'est à Athéna qu'elle s'est vouée désormais.

Choquée, Aniélis la regarda.

Tu plaisantes ma tante ? Elle n'aurait jamais fait cela !

Le regard navré de sa tante ne pouvait la tromper. Sa soeur avait trahi ! Abasourdie mais surtout furieuse, elle voulut fuir, mais sa tante la rattrapa par le bras.

Ne sois pas trop amère Aniélis... Ta soeur a rejoint un ordre de fidèles d'Athéna très puissants. On les appelle les Chevaliers. Ses qualités la destinaient sans doute à une telle élévation...

De telles paroles ne pouvaient évidemment calmer la jeune fille. En un éclair, toute la rancoeur accumulée depuis des années contre sa soeur remonta à la surface. Elle rejeta brutalement le bras de sa tante et courut se réfugier dans sa chambre.

Plusieurs mois passèrent encore. Aniélis, plus que jamais, se consacra à son entraînement. Ah ! sa soeur était devenue un "chevalier d'Athéna" ? Très bien ! Elle verrait à son retour qui des deux serait la plus forte et vaincrait l'autre ! Les adversaires masculins qu'elle parvint à trouver dans l'aristocratie de la cité finirent par renoncer à l'affronter ; ils craignaient d'y laisser la vie !

Le moment tant attendu arriva enfin... Aniélis entendit un jour dans la cité la rumeur de l'arrivée de grands héros grecs venus du continent. Les chevaliers d'Athéna... Enfin ! La jeune femme jubilait.

Elle n'alla cependant pas attendre, cette fois, sur le port. Elle revêtit calmement sa tenue d'officiante du culte, des pièces d'armure en cuir de serpent ouvragé, et rangea ses lames dans leurs étuis, à sa ceinture. Elle attacha ses cheveux et sortit dans la cour.

Elle était bien décidée à ne pas se laisser attendrir, cette fois, par sa soeur, mais lorsque celle-ci entra dans la cour, accompagnée de deux hommes armurés de la même façon qu'elle, elle dut faire un violent effort sur elle-même pour ne pas montrer qu'elle était impressionnée.

Sa soeur portait une armure, de cuir certes, mais magnifiquement ouvragée et couvrant bien plus le corps que la sienne. Elle portait même un casque... Les deux autres chevaliers - car c'en était visiblement - étaient impressionnants de taille et de carrure. Leur armure - en métal ! - brillaient au soleil et étaient recouvertes de décorations bien plus belles encore que tout ce qu'elle avait pu imaginer...

Devant cet étalage de beauté et de puissance, la rancoeur d'Aniélis vira en un instant à la haine. C'est de tout cela qu'elle avait été privée ! Et pourquoi ? Passer sa vie dans ce temple à faire des acrobaties devant des aristocrates qui n'osaient pas même l'affronter ?

Bouillante de rage devant ce qui lui apparaissait comme la plus grande des injustices, Aniélis se précipita sur sa soeur. Celle-ci ne bougea pas, mais un des chevaliers à ses côtés s'interposa, la saisit par le bras et la projeta à cinq mètres de là, sans plus d'effort que s'il avait soulevé un fétu de paille. Aniélis n'eut que le temps de faire une pirouette pour atterrir sur ses jambes.

Est-ce là la jeune fille dont tu voulais nous montrer la valeur, Alexiel ? Cette forcenée n'a guère l'air de te porter dans son coeur et, pour t'attaquer de la sorte, elle ne doit pas avoir de cervelle non plus !

Il se mit à rire, suivi en cela par son compagnon. Alexiel ne dit rien, mais s'approcha de sa soeur.

Aniélis... dit-elle en se baissant vers elle.

Laisse-moi ! cria celle-ci en la repoussant. Elle se releva et courut vers la sortie du temple. Sans écouter les appels d'Alexiel, elle sortit et traversa les rues, fendant la foule, jusqu'à quitter la cité. Là, sur le rivage, elle s'arrêta, haletante, et tomba à genoux.

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Dernière édition par le Mar 5 Fév 2008 - 6:23, édité 1 fois

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Re: [TRAÎTRESSE] Aniélis

Message par Invité le Mar 5 Fév 2008 - 6:22


Elle serra les dents de rage, mais se refusa à pleurer. Elle n'était pas faible !D'ailleurs, elle n'était pas encore vaincue. Le combat entre elles n'était pas terminée !

Aniélis tentait de se persuader et, pour une fois, elle avait conscience de sa mauvaise foi. Elle ne vaincrait jamais plus sa soeur. Cela lui était désormais impossible. Alexiel avait triché, elle avait changé les règles du jeu à son avantage ! Elle avait brisé le lien qui les unissait en rejoignant les Chevaliers d'Athéna. Elle s'était placée au-delà de tout ce qu'elle-même pouvait atteindre... Jamais le temple de la déesse au serpent ne lui offrirait l'opportunité d'en apprendre plus et de devenir plus forte que sa soeur...

Aniélis ne voyait aucune issue. Etait-ce donc déjà fini ? Se pouvait-il que sa soeur ait gagné... définitivement ?

Des vagues tranquilles émanaient des reflets argentés. Il faisait déjà nuit. La lune se reflétait sur la mer. Aniélis soupira...

Soudain, il lui sembla... Se trompait-elle ? Des formes sombres, allongées, se détachaient sur l'eau. Des silhouettes qui ressemblaient beaucoup trop à des navires... A cette heure... Aniélis se leva d'un bond. Immédiatement, la pensée d'une invasion lui vint à l'esprit. Ce ne serait pas la première fois... Des tours de guet étaient même installées sur le rivage pour de tels cas...

Ne voulant prendre aucun risque, Aniélis courut vers la plus proche afin de prévenir la garde. Elle longea l'estran, se dissimulant dans les ombres projetées par les rochers qui la bordaient. La lune était pleine : mauvaises conditions pour aborder discrétement ! C'était déjà un avantage pour eux !

Comme elle courait, elle eut soudain la désagréable impression d'être observée. Impression diffuse, mais tenace... Elle s'arrêta et dressa l'oreille, tout en fouillant les alentours du regard. Comme elle se retournait, elle aperçut une haute silhouette noire, qui se découpait sur le ciel étoilé.

Où cours-tu, petite ?

L'homme s'approcha d'elle et son visage apparut en pleine lumière. Il était pâle ; ses yeux clairs pétillaient cependant de vie et un large sourire - plutôt moqueur - illuminait ses traits. Il la dévisagea avec complaisance, mais Aniélis ne perdit pas son sang-froid.

Fais-tu partie de ceux qui viennent débarquer sur nos côtes ?

Et que se passera-t-il si je te dis que c'est le cas ? Tu m'attaqueras ? L'homme partit d'un grand rire.

Précisément ! s'écria-t-elle en se jetant sur lui. Forte de sa précédente expérience avec le chevalier d'Athéna, elle évita adroitement le bras qui voulut l'arrêter et sa lame partit droit vers sa gorge. L'homme l'évita in extremis en se penchant en arrière, mais, dans le même mouvement, il lui donna un beau coup de genou dans le ventre qui la fit rouler sur le sol, le souffle coupé.

Elle ne s'arrêta cependant pas là et le chargea à nouveau. L'homme était très agile et chacun de ses gestes extrêmement précis, mais il ne voulait visiblement pas la tuer. Aniélis était suffisamment lucide pour se rendre compte que, si cela avait été le cas, elle serait déjà morte.

Vas-tu enfin t'arrêter, gamine ? s'exclama-t-il entre deux coups.

Jamais ! cria-t-elle. Cependant, au même instant, son regard fut attiré par la cité, de laquelle de la fumée noire s'élevait. Elle était en feu ! Son combat l'avait tant absorbée qu'elle en avait oublié sa mission ! Horrifiée, elle se détourna de son adversaire.

Adieu ! lui cria-t-elle, avec un léger regret...

Les rues de Cnossos étaient encombrées par une foule en fuite. Ce n'était que cris et larmes. Un homme doté de plus de sang-froid que les autres lui expliqua l'endroit où les envahisseurs avaient attaqué. Visiblement, il s'agissait de Grecs du continent ! Aniélis se précipita vers l'endroit en question. C'était dans le quartier le plus pauvre et donc le moins défendu de Cnossos que la muraille avait été prise d'assaut. Cependant, le plus grave était ailleurs. Il semblait que les Grecs étaient accompagnés de formidables guerriers vêtus d'armures noires, peu nombreux mais extraordinairement puissants.

Aniélis jaillit au milieu du combat comme une furie. Les Grecs taillaient en pièces, sans discernement aucun, la population du lieu, afin de se frayer un chemin jusque dans le coeur de Cnossos. Ils faisaient un massacre ! Outrée, Aniélis vengea dans le sang ctte infâmie. Des guerriers noirs, aucune trace, mais elle passa au fil de l'épée tant de Grecs qu'elle se retrouva rapidement la cible principale de leurs attentions à cet endroit. Elle entendait les échos de combats lointains, résonnant à travers toute la cité.

Soudain, une voix forte tomba comme un couperet dans le tumulte de l'assaut.

Cessez tous !

Les ennemis d'Aniélis se figèrent. Leurs visages pâlirent, trahissant une crainte bien plus forte que celle qu'avait pu provoquer la fureur de la jeune femme.

Jaillissant de l'ombre, comme si, depuis le début du combat, il n'avait fait qu'y assister comme à un bon spectacle, l'homme en noir que la jeune femme avait affronté quelques heures plus tôt apparut. Il tourna la tête vers Aniélis. Couverte de sang, les armes sorties et encore prêtes à vibrer, celle-ci ne put retenir un sourire de satisfaction. Elle n'aurait elle-même su dire pourquoi.

Il s'approcha d'elle calmement et ne s'arrêta que lorsqu'il fut à un mètre d'elle.

Suis-moi murmura-t-il.

Aniélis rejeta la tête en arrière d'un air de défi.

Pourquoi te suivrais-je ? Tu es mon ennemi !

L'homme sourit.

Parce que si tu me suis, tous les spectres qui m'accompagnent quitteront la cité. Je ne crois pas que ces pauvres bougres s'en sortiront sans nous. Surtout contre les chevaliers d'Athéna, dont nous ignorions la présence ici.

Aniélis le regarda intensément, partagée entre une irrésistible envie de lui obéir et son habituelle fierté.

Tu en as... très envie. ajouta-t-il en souriant davantage.

Il lui tourna le dos et prit le chemin inverse à celui des envahisseurs. Les Grecs le regardèrent d'un air incompréhensif, mais aucun n'osa parler.

Aniélis resta plusieurs secondes figée sur place. C'était là, elle le sentait, la chance qu'elle attendait désespérement... et qui ne reviendrait plus si elle ne la saisissait pas. Elle n'hésita pas longtemps. Elle suivit l'homme.

Comme ils marchaient vers le rivage, elle remarqua plusieurs silhouettes qui prenaient également cette direction. Etait-ce là les "Spectres" dont il avait parlé l'instant d'avant ? Etrange sobriquet et guère engageant ! Cependant, Aniélis n'avait aucunement peur...

Plusieurs navires attendaient sur la mer. Aniélis monta dans un canot avec plusieurs autres hommes, tous vêtus d'armures noires, dont celui qui lui avait demandé de le suivre.

Mes frères dit soudain celui-ci, nous ignorions la présence ici de chevaliers d'Athéna. Vous n'ignorez pas qu'un traité nous interdit pour l'instant de les combattre. Ceci dit, il ne durera pas, j'en suis certain ; aussi n'est-ce que partie remise. Je vous le dis, car je sais quelle déception doit être la vôtre de n'avoir pu les anéantir... Nous, Spectres de Sa Majesté Hadès, anéantirons tous nos ennemis lorsque le temps sera venu !

Alors que des hourras vengeurs s'élevaient dans les cieux, Aniélis regardait, rêveuse, l'orateur et s'abîmait dans ses paroles... Les Spectres d'Hadès... Ennemis des Chevaliers d'Athéna...

Aniélis passa de longs mois auprès du Spectre. Ce fut, intellectuellement et physiquement, la période de sa vie la plus enrichissante. Il lui fit découvrir le potentiel qu'elle recelait : il s'agissait d'une force qu'elle n'avait jamais soupçonnée et qu'il appelait "le cosmos". Elle se cachait le plus souvent dans chaque humain, mais tous n'en disposait pas avec la même intensité. Lorsqu'elle atteignait un certain niveau, réussir à la maîtriser permettait de développer une puissance diabolique. Cependant, contrôler son cosmos n'était pas une mince affaire : il fallut à Aniélis un entraînement drastique pour n'en disposer que de quelques miettes.

Car le Spectre était un maître intraitable. Le charmant sourire dont il ne se départait jamais cachait une âme de fer. Il avait voulu Aniélis car il était certain qu'elle disposait d'un grand potentiel, mais, si elle l'avait déçu ou si elle s'était avérée faible, il n'aurait pas hésité à l'abandonner. Aniélis le savait. Elle savait aussi que les liens qui les unissaient, malgré leur force, ne pouvaient effacer leurs divergences...

Je respecte tes croyances, mais ne me demande pas de les adopter... Ton dieu ne m'a pas convaincue.

C'est pourtant lui qui, à travers moi, t'a permis de devenir plus forte. N'est-ce pas là ce que tu désirais ?

Je l'admets. Tu m'as entraînée et je t'en remercie, mais le potentiel était en moi. C'est moi qui me suis faite et je n'ai pas à en remercier un dieu !

Le regard du Spectre s'assombrit. Un voile de tristesse le couvrit. Peut-être sentait-il que le moment approchait...

Nos chemins doivent maintenant se séparer, Aniélis. Je dois me consacrer uniquement à mon dieu et à mes frères. Si tu ne veux pas me suivre dans cette voie, nous devons nous dire adieu.

Aniélis accusa le choc, mais son orgueil prit rapidement le dessus et elle ne laissa rien paraître de sa peine.

Si c'est ce que tu veux, je ne te retiendrais pas... Ce serait d'ailleurs inutile, n'est-ce pas ?

Il la quitta le soir même.

Aniélis resta longtemps assise face à la mer. Elle se trouvait alors à l'extrême pointe de l'Eubée, là où les vagues déchaînées se jettent violemment contre les falaises qui les surplombent. Le soleil se couchait.

Une étrange sensation de vide emplissait la jeune femme. Etait-ce l'absence du Spectre ? Peut-être... mais pas seulement, elle le savait. Ce dieu, Hadès, dont il lui avait tant parlé... Quoiqu'elle l'ait toujours rejeté, ce nom avait fini par occuper ses pensées. Pouvait-elle encore se vouer à un dieu ? Elle n'avait pas été fidèle à la déesse au serpent... Son orgueil avait été plus important que sa dévotion, puisqu'elle l'avait quittée pour devenir plus forte auprès du Spectre... Il n'était pas question pour elle de se vouer à Hadès par intérêt. Cela devait venir du plus profond d'elle-même. Du plus profond...

Comment Hadès pourrait-il vaincre son orgueil ?

Aniélis se leva et s'approcha de l'extrémité de la falaise. Au pied de celle-ci, trente mètres plus bas, les vagues se jetaient contre de multiples rochers. Un chute serait à tous les coups mortelle...

Je te mets au défi, Hadès ! cria-t-elle. Montre-moi que tu es le plus fort !

Elle se jeta dans le vide.

(Long silence)

Froid. Aniélis sentit que le froid l'envahissait... mais ce n'était pas intérieur. Ce n'était pas ce vide en elle... Elle grelottait. Elle grelottait parce qu'elle était trempée.

Elle ouvrit les yeux et sourit. Le visage du Spectre était juste au-dessus du sien. Elle sentit la chaleur de ses bras qui l'enlaçaient. Elle était bien vivante... Hadès l'avait vaincue. Il l'avait sauvée et le plus étrange était qu'elle n'en avait pas douté.

Emmène-moi au Nekyomanteion, je t'en prie. Je veux jurer une éternelle allégeance à mon dieu.

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